samedi 3 février : L’Assoiffé

Calcutta. Vijay (Guru Dutt) ne parvient pas à vivre de ses poèmes ; et pour cause, la vision de la nature humaine qu’il dévoile à travers eux est très pessimiste et n’attire donc pas les foules, plus friandes de romantisme sucré. Non seulement ses quelques amis ont du mal à croire en son talent mais sa famille ne le soutient pas, ses frères le chassant même de la maison, ne supportant pas qu’un tire-au-flanc vive à leurs crochets. Ayant appris que ses manuscrits ont été vendus à un fabricant de pâte à papier par un éditeur non intéressé pour les publier, Vijay s’empresse d’aller les récupérer. On lui apprend alors que quelqu’un les a sauvés de la destruction en les rachetant. Une nuit, assis sur un banc public, il entend une femme chanter un de ses textes ; il la suit jusqu’à apprendre qu’il s’agit de Gulab (Waheeda Rehman), une prostituée. S’apercevant en arrivant à la maison close que l’homme qui le suit est sans le sou, Gulab le chasse juste avant de comprendre qu’il s’agit de l’auteur des poèmes qu’elle vient de se procurer et pour lesquels elle s’est prise de passion.
Assoiffé, le personnage principal du film (interprété avec force et conviction par Guru Dutt lui-même) l’est de reconnaissance, de justice, de paix et d’amour. Vijay est donc un personnage foncièrement bon essayant de surnager dans un monde qu’il abhorre, espérant naïvement le changer par ses poèmes. Un candide qui se verra rejeter à la fois par sa famille et ses amis. Un amoureux transi déchiré entre l’amour que lui porte une prostituée (la seule à voir en lui un grand artiste) et celui qu’il éprouve toujours pour une étudiante qui, plutôt que de vivre d’amour et d’eau fraîche à ses côtés a préféré, il y a quelques années de cela, choisir la voie de la richesse stable d’un homme qu’elle n’aimait pas particulièrement. D’ingénu au départ, après de multiples épreuves vécues comme une véritable descente aux enfers, Vijay acquiert une grande lucidité sur le monde qui l’entoure, dans lequel il ne se retrouve plus et qu’il désire même quitter : « Mes amis, ce ne sont pas mes amis. Leur seul ami c’est l’argent. Hier encore, ils me reniaient. [ …] Je ne me plains de personne ; je n’en veux à personne. Je n’en veux qu’à notre société qui prive les hommes de leur humanité, change les frères en inconnus et les amis en ennemis. J’en veux à cette culture qui rend un culte aux morts et foule aux pieds les vivants, qui voit dans l’empathie un signe de lâcheté et dans l’humilité un signe de faiblesse. Jamais je ne pourrais vivre en paix dans une société pareille. » Tel est le discours tenu à la toute fin de ce très beau film par Vijay.

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Guru Dutt
L’Assoiffé / 1957

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samedi 3 février 18h
Maison de quartier Gérard Rinçon
30 rue Ernest Savart – Montreuil

Les prochains films de la saison

L'Assoiffé aff

samedi 13 janvier : Les Petites Marguerites / Věra Chytilová

Marie I (Jitka Cerhová) et Marie II (Ivana Karbanová), deux amies et colocataires praguoises qui s’ennuient ferme, cherchent à se distraire dans la Tchécoslovaquie sclérosée du milieu des années 60. Marie I a un penchant pour les hommes âgés, Marie II pour la bonne chère. Elles conjuguent ces deux petits vices dans des rencards au restaurant où l’une se remplit la panse pendant que l’autre se laisse conter fleurette par un prétendant, avant de le décourager à force de comportement odieux. Toutes deux découvrent l’exaltation dans les coups d’éclat et ne vivent plus qu’à cette seule fin : foutre un joyeux bordel dès que l’occasion s’en présente.
Glande éhontée, grimaces, déguisements, fardages, bataille de bouffe (la scène qui scandalisera le régime), entartage, singerie d’un fox-trot dans un club huppé, exploitation de vieillards sentimentaux et/ou libidineux, mise en langueur sadique d’un amoureux transi par une Marie I rebaptisée en Juliette pour l’occasion et qui n’entend pas se laisser épingler au mur tels ses papillons, mimes de castration à base de ciseaux et divers fruits et légumes. En plus genré et politisé, Les Petites Marguerites joue d’un burlesque du scandale façon Marx Brothers ou Curb Your Enthusiasm, où l’anticonformisme dévoile l’arbitraire des conventions. Tout y passe et c’est le drame quand il n’advient pas : « Il n’a même pas eu la décence de nous engueuler », fait remarquer l’une d’entre elles en référence au jardinier indifférent à leur passage sur ses plates-bandes. Dans une scansion anti-romantique, désordonnée, Marie I et II vont contre le productivisme, le patriarcat, les « bons » de toutes sortes (goûts, sentiments). Le non-lieu oisif qu’elles occupent dans la société civile leur permet de prendre un ascenseur métaphorique du haut au bas de leur culture (d’un concert classique aux coulisses d’un abattoir). Mais cette négation en bloc d’une communauté qui les renie est elle-même autodestructrice : Marie I et II, indifférenciées, autorisées à rien, s’avouent n’être même pas sûres d’exister, sinon par des actes officiels de régie et de passeport.
LE film porte-étendard du Printemps de Prague ou la voie royale vers l’esprit joyeux et tourmenté d’une génération libertaire. Věra (prononcer Viêra) Chytilová, occupe une place aussi centrale que marginale dans le cinéma tchèque. Féministe, anti-autoritaire, son cinéma lui vaudra maille avec le gouvernement, qui lui imposera une interdiction de tourner de six ans durant la « Normalisation ».
Loin de s’en tenir au tract libertaire, Les Petites Marguerites se mue en une critique impitoyable du consumérisme (un rapport à la bouffe en remplacement de partenaires sexuels pour le moins malsain qui culmine dans un obscène gaspillage), d’un anticommunisme générationnel guetté par le risque de ne se résumer qu’à un accès facilité aux biens de consommation offerts par l’Ouest.

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Věra Chytilová
Les Petites Marguerites / 1966

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D 2

samedi 2 décembre : Le Havre / Aki Kaurismäki

Raymond Queneau se demandait un jour pourquoi les gens qui aiment les carottes ne leur disent jamais “je t’aime”. Chez Aki Kaurismäki, les personnages seraient plutôt du genre à contredire Queneau. Ils n’y vantent pas leurs propres mérites, n’affirment pas leurs intentions ou leur idéal du moi avec forfanterie. Ils préfèrent en général exprimer directement et sobrement leurs sentiments à l’égard des autres, de la vie, du monde. Exemple : “J’aime boire un peu d’alcool, le soir. Je trouve que cela aide l’homme à exprimer le meilleur de lui-même”, explique Marcel Marx (à peu près en ces mots), le héros, à un jeune garçon noir sans papiers. Puis les personnages agissent en conformité avec ces mêmes sentiments sans barguigner. Exemple subséquent : Marcel boit un verre de vin rouge. Ne se perd pas en considérations esthétiques sur la robe du vin. Se tait. Fin du plan.
On voit bien là en quoi Le Havre est, dans sa forme même, un film antisarkozyste : non parce que, dans son récit, il dénonce, avec une humanité sans chichis, la chasse aux immigrés ordonnée par nos différents ministres de l’Intérieur depuis des années, mais parce que les personnages ne font pas des grands gestes pour affirmer qu’ils n’ont jamais été des menteurs, qu’ils font ce qu’ils disent et disent ce qu’ils font et autres balivernes qui ne trompent que les sots. On n’est pas des matamores, on ne se paie pas de mots.
L’humanité chez Aki Kaurismäki n’est pas une pose mais une attitude, mélange de dignité populaire, d’ivresse de toutes sortes (les personnages ont évidemment leurs défauts), de sobriété langagière, dans une tradition cinématographique très internationale qu’on pourrait baptiser “les grands laconiques” et qui réunirait certains personnages de Jim Jarmusch, de Raúl Ruiz, de João César Monteiro ou de João Pedro Rodrigues (le Portugais parle souvent par aphorismes).
Marcel Marx (André Wilms, magnifique) est de cette famille-là. Il était déjà le héros du premier film tourné en France par Kaurismäki, La Vie de bohème, il y a vingt ans. Marx a depuis quitté Paris et s’est installé au Havre avec son épouse Arletty (la fidèle actrice de Kaurismäki, Kati Outinen – prix d’interprétation féminine à Cannes en 2002) et sa chienne Laïka.
Pour vivre plus près du peuple, Marcel Marx a abandonné l’exercice de la littérature et choisi le noble métier de cireur de chaussures. Un jour, le hasard le met sur la route d’un pré-ado africain qui essaie de passer en Grande-Bretagne.
Marcel, fort de ses principes moraux et politiques, décide de l’aider. Mais Arletty tombe malade et est hospitalisée. Et puis la police doit faire du chiffre avec les immigrés. Le commissaire Monet (Jean-Pierre Darroussin, imper et chapeau mou) est sur les dents.
Comme souvent chez Aki Kaurismäki, le conte de fées n’est jamais loin. Et le “sale flic”, espèce de version kaurismäkienne du personnage tout aussi laconique interprété par Paul Meurisse dans Le Deuxième Souffle, s’avérera moins cruel, plus arrangeant avec l’humanité, que ce qu’on pouvait penser au départ.
Au fil de son enquête, Kaurismäki nous fera rencontrer beaucoup de personnages hors normes, dans cette ville du Havre si cinégénique (on pouvait déjà le constater dans La Fée, il y a quelques mois), aussi droite que ses plans et que ses personnages le sont dans leurs bottes. On verra même Monet entrer dans un bistroquet avec un ananas dans les mains.
Enfin, dans un bel élan, le maître finlandais nous mènera par la main vers un happy end général à la Capra ou à la Chaplin (le muet, toujours), où l’union fait la force, où le rock’n’roll bas-normand (merveilleuse scène de concert de l’idole rock Little Bob, lui-même fils d’immigrés italiens…) peut aider un enfant à voguer vers la liberté. Parfois.
Le Havre donne au spectateur, au moins momentanément, la foi dans l’humanité et ses ressorts d’énergie, de renaissance, de générosité. Sans niaiserie, sans illusions, sans sentimentalisme mou.
Mais tant qu’un personnage d’épicier pourra affirmer “J’aime la société”, il restera toujours un peu d’espoir !
Un conte de Noël parfait, que l’on recommande vivement aux grands comme aux petits spectateurs.

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Aki Kaurismäki
Le Havre / 2011

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Le Havre aff

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